Rencontre

Rencontre - Yujoo Hong « Le monde est toujours en train de se construire » - juin 2026

Artiste en résidence au Centre d’arts Abel-Lauvray, Yujoo Hong présente Still Becoming, une exposition née de trois mois de création et de rencontres à Mantes-la-Jolie. Dans cet entretien réalisé par Frédéric de Bresson, responsable du Centre d’arts Abel-Lauvray, l’artiste revient sur son parcours, son processus de création et l’influence de cette résidence sur son travail.

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Vous avez toujours dessiné ?
Depuis l’enfance, j’ai toujours dessiné, fait des croquis. Ça me permettait de montrer des histoires que j’avais en tête et de les partager.

Comment vous fonctionnez au quotidien ?
Je commence par écrire une histoire. J’alterne des périodes de réflexion et d’écriture, comme si j’étais une réalisatrice de film. À partir d’un sujet, je cherche la meilleure façon de montrer, je passe beaucoup de temps à cela.

Je prépare mes expositions comme pour un film, il y a des scènes différentes, je porte une grande attention au cadre. Toutes les formes produites racontent un paysage.

La référence au cinéma est importante ?
À l’origine, j’ai travaillé dans le domaine des films d’animation, en Corée du Sud. Puis je suis passée dans celui des jeux vidéo.

C’est là que j’ai commencé à réaliser qu’il était possible d’exprimer des choses par le biais d’images qui bougent, que c’était quelque chose de vivant. J’ai réalisé quatre jeux qui ont eu du succès puis j’ai eu envie de parler de choses plus personnelles.

Je me suis dit que ce serait possible en réalisant une succession d’images fixes.

En 2019, vous vous installez en France. Pour quelle raison ?

Je voulais expérimenter d’autres formes que la peinture, comme la photographie ou la vidéo. J’ai étudié ces médiums à l’École supérieure d’art de Grenoble.

Finalement, j’ai eu besoin de revenir à ma fabrication d’images dessinées et peintes, d’en faire la base de mes réalisations. En parallèle, je voulais aussi créer une atmosphère. C’est pourquoi j’ai commencé à développer des installations qui accompagnent mes images.

Les images sont des réalisations en deux dimensions, les installations sont en trois dimensions. Ces associations expriment vraiment l’ambiance que je veux partager.

 

En venant en résidence à Mantes-la-Jolie, vous avez été obligée d’abandonner temporairement la peinture à l’huile. Comment avez-vous vécu cette transition ?

J’ai d’abord eu un moment de panique, parce que je connais bien la peinture à l’huile, que je trouve plus facile à gérer.

La gouache est un matériau assez familier parce qu’elle est très utilisée à l’école, mais c’est plus délicat à utiliser pour obtenir la qualité de résultat que je souhaite.

J’ai décidé d’accepter ce nouveau matériau avec ses particularités et de voir à quoi il me ramène, en termes de geste, de technique, de ce qu’il a à dire.

J’ai découvert un matériau d’une plus grande brutalité, d’une plus grande imprécision, et je me suis rendu compte que les images exprimaient une force différente.

Vous avez également expérimenté l’intelligence artificielle pour préparer certaines œuvres. Comment avez-vous vécu cette expérience ?
Ça a été une expérience particulière, je n’y avais pas pensé auparavant.

J’ai été impressionnée par les images produites et j’ai éprouvé également des sentiments contradictoires. Ça m’a donné le sentiment d’une dépossession de ma fonction de créatrice.

Même si je suis restée aux commandes via l’écriture, voir mes images mentales fabriquées par un programme m’a procuré un sentiment de malaise.

Quoi qu’il arrive, il faut que je ressente le fait de rester l’autrice des œuvres à 100 %. Ça a quand même été intéressant de faire cette expérience.

 

Comment savez-vous qu’une œuvre est finie ?
C’est toujours une grande interrogation.

Débuter une œuvre, c’est parfois difficile, mais finir l’est encore plus.

Au fond, un tableau n’est vraiment fini qu’à l’issue de cette « cérémonie ». À partir du moment où il est exposé, je n’y touche plus jamais.

Le fait de montrer finalise les œuvres.

 

Comment avez-vous vécu cette résidence au Centre d’arts Abel-Lauvray ?
Je suis ravie de cette expérience.

Je suis arrivée avec un début d’histoire en tête mais assez flou. Au contact du lieu, de l’ambiance, de la configuration de l’atelier, de l’équipe et des publics, le récit s’est transformé.

Il y a eu deux temps distincts : celui où je suis seule dans mon atelier, « porte fermée », et celui où l’atelier est ouvert aux élèves avec leurs récits et avec des temps de création partagée.

Ces temps se sont nourris mutuellement.

Avec les publics très variés en âge ou en conditions sociales, nous avons beaucoup parlé de mon travail. Nous avons aussi échangé sur nos différentes expériences, comme celle du confinement. De là, nous avons travaillé ensemble à une installation.

Je pense que cela aidera à ce que l’histoire que je veux raconter et l’univers que je souhaite partager soient compréhensibles pour les habitants qui viendront voir la restitution.

 

Votre exposition s’intitule Still Becoming (« Toujours en devenir »). Comment voyez-vous la suite de votre travail ?
À la base, j’étais dans un univers plutôt sombre, onirique, mystérieux.

Ce côté existe toujours mais j’ai envie d’aller vers des récits plus chaleureux, avec plus d’humanité. J’ai envie de parler des bons côtés de la vie, de me connecter à d’autres sensations.

Le fait d’avoir travaillé en résidence, c’est-à-dire avec des temps de partage en atelier en parallèle de la gestation des œuvres, me fait prendre conscience de cette envie d’exprimer d’autres facettes de la vie, plus porteuses d’espoir, plus chaleureuses.

 

Repères
Yujoo Hong est une artiste coréenne installée en France. Diplômée de l’Université nationale de Gyeongsang et de l’École supérieure d’art de Grenoble, elle développe une œuvre où se mêlent peinture, installation et récit. Influencée par la nature, les croyances coréennes et le chamanisme, elle explore les notions de transformation, de mémoire et de reconstruction.
Accueillie en résidence au Centre d’arts Abel-Lauvray, qui reçoit des artistes en création depuis plus de vingt ans, elle présente du 20 au 27 juin 2026 l’exposition Still Becoming, fruit de trois mois de travail et de rencontres avec les habitants de Mantes-la-Jolie.